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À Kouméa Konda, au nord du Togo, un agriculteur devenu relais météo traduit les prévisions en décisions concrètes pour les producteurs. Une initiative locale qui renforce la résilience face aux aléas climatiques et sécurise les récoltes.

Sur la piste poussiéreuse menant à Kouméa situé à 25 kilomètres au nord de la ville de Kara, le paysage alterne entre les champs brunis par la longue saison sèche et les parcelles verdoyantes, où quelques producteurs s’activent autour de puits artisanaux. Dans cette matinée du 23 février 2026, la chaleur est déjà bien installée. Fait inhabituel, l’harmattan ne s’est pratiquement pas fait sentir cette année, laissant place à une sécheresse lourde et pesante.

Dans sa concession aux murs en banco, entourée de buttes d’ignames soigneusement alignées, Babaké Tcha-Okao nous accueille sous l’ombre généreuse d’un manguier.

Téléphone portable en main, sourire franc et regard attentif, le commissaire de police retraité, devenu agriculteur à plein temps après 27 ans de service pour sa patrie, dégage une sérénité au travail de la terre. Ici, il est connu, non seulement pour la qualité de ses récoltes, mais aussi pour un rôle singulier : celui d’intermédiaire entre les producteurs locaux et l’Agence nationale de la météorologie (ANAMET).

La météo à portée de main

Pour Babaké Tcha-Okao, tout commence par un simple appel téléphonique à l’ANAMET. « J’ai l’habitude de prendre directement contact avec la Direction de la météo. Madame Agbetou, cheffe de la division veille et prévisions, m’informe des pluies prévues et des tendances saisonnières. Ensuite, je me déplace dans les marchés et les villages pour transmettre l’information », explique-t-il.

Son itinéraire est précis : le lundi, il diffuse les prévisions au marché de Tcharè, le mardi à Kara ville, et le mercredi à Pya et ses alentours. À chaque étape, il reformule les données scientifiques pour qu’elles deviennent exploitables par les producteurs : « Je leur dis quand semer, quand mobiliser la main-d’œuvre et quand protéger les jeunes plants ».

Au départ, la confiance n’était pas acquise. « Pas vraiment. Au début, ils doutaient. Mais quand je leur ai annoncé précisément le jour et même l’heure à laquelle la pluie allait tomber, et que cela s’est exactement produit comme prévu, ils ont commencé à s’y intéresser », souligne-t-il.

Aujourd’hui, quand les agriculteurs le croisent, ils lui disent : « Papa, ce que tu nous avais dit la dernière fois, c’est exactement ce qui s’est passé. Il a bien plu, la pluviométrie était bonne ».

Partout où Babaké Tcha-Okao passe, les applaudissements et les remerciements témoignent de l’impact de son rôle dans la communauté. Lorsqu’on lui demande d’où lui vient cet engagement auprès de sa communauté, il répond simplement : « Il ne s’agit pas seulement de transmettre l’information ; il s’agit d’apporter une solution concrète à un problème qui menace chaque année la sécurité alimentaire de ma communauté ».

Toutefois, Tcha-Okao précise : « L’année dernière, à partir du 28 février, nous avons connu ici à Kara une période de forte sécheresse. Le mois de mars était vraiment insupportable, il y avait une chaleur atroce et les gens attendaient impatiemment la pluie. Madame Agbetou de l’ANAMET m’a informé qu’il y aurait une première pluie le 12 avril 2025. J’ai commencé à diffuser l’information dans les villages dès le 1er avril ».

Ce 12 avril, Tcha-Okao leur demande de regarder le ciel qui devenait nuageux. « Je leur ai même précisé que la pluie tomberait à 15 heures, tel qu’indiqué par la météo. Et à 15 heures précises, la pluie est tombée », dit-il. À partir de ce moment, les habitants ont vraiment commencé à croire.

Il en est de même pour la deuxième pluie, tombée le 28 avril 2025, et la troisième, le 4 mai. « J’ai informé la population d’avance. En 2024, c’était le même scénario », ajoute-t-il.

Grâce à cette anticipation, les producteurs ont pu mieux planifier leurs semis et mobiliser la main-d’œuvre, évitant ainsi de lourdes pertes. Chaque prévision transmise devient ainsi pour Babaké Tcha-Okao une véritable solution face aux aléas climatiques.

Des agriculteurs de Kouma Konda convaincus

Abdoulaye Kossi, producteur d’ignames à Pya non loin de la ville de Kara, se souvient des premières saisons, où il a suivi les conseils de Tcha-Okao. « Avant, nous plantions souvent trop tôt ou trop tard, et on perdait beaucoup de semences. Depuis que Babaké nous dit exactement quand la pluie va tomber, nous semons au bon moment. L’année dernière, mes ignames ont doublé de taille par rapport à l’année précédente. Je n’avais jamais eu une telle récolte ! Grâce à lui, je peux mieux planifier mes journées et mobiliser mes ouvriers, quand il le faut », dit Kossi.

Mariama Dogo, productrice de légumes à Kara ville, renchérit : « Moi, ce que j’apprécie, c’est la précision. Il ne se contente pas de dire que « la pluie va venir ». Il précise le jour, parfois même l’heure. Cela me permet de préparer mes parcelles, d’arroser si nécessaire le sol, et surtout de ne pas perdre de plants. Cette année, j’ai eu des récoltes beaucoup plus régulières. Ma famille et moi pouvons mieux vendre sur le marché et avoir moins de gaspillage ».

Pour eux, et pour de nombreux autres producteurs de la région, l’information météorologique transmise par Tcha-Okao est devenue indispensable.

Ces témoignages rejoignent les conclusions d’une étude de l’Organisation des Nations unies sur l’alimentation et l’agriculture (FAO), effectuée en Zambie. Cette étude démontre que les prévisions saisonnières permettent aux agriculteurs d’adapter leurs systèmes de culture et leurs choix de semences aux conditions attendues, réduisant ainsi les risques liés à la sécheresse ou aux périodes de pluie irrégulière.

Au Togo, les efforts s’intensifient pour renforcer la capacité d’adaptation des producteurs agricoles aux aléas climatiques. Grâce à des investissements nationaux et internationaux, l’ANAMET s’est dotée d’équipements modernes et de méthodes améliorées de prévision. Ce qui se traduit par des prévisions saisonnières et agro‑hydrométéorologiques plus fines et plus fiables, facilitant ainsi la planification des activités agricoles partout dans le pays.

Des experts valident l’action de Babaké Tcha‑Okao

Selon Dr Latifou Issaou, Directeur général de l’ANAMET, l’information météorologique n’a de valeur que si elle est utilisée concrètement par les producteurs. « Nos prévisions ne sont pas faites pour rester dans les bureaux. Elles doivent parvenir aux agriculteurs pour qu’ils puissent anticiper les semis, planifier la main-d’œuvre et épargner leurs cultures des aléas climatiques ».

« C’est exactement ce que fait Babaké Tcha‑Okao à Kouméa Konda. Chaque semaine, il contacte directement l’ANAMET, reçoit les prévisions et les diffuse dans les villages et les marchés, expliquant aux producteurs quand semer et comment organiser les travaux agricoles, selon le calendrier des pluies », a-t-il ajouté.

Des experts en agro-météorologie au Centre régional AGRHYMET, au Sénégal, confirment que cette pratique a un impact direct sur la production. « L’accès à des données agro-hydro-météorologiques fiables permet aux exploitants de planifier leurs activités avec plus de confiance et d’efficacité », souligne Dr Tinni Seydou, Chef régional division veille hydro météorologique et climatique à AGRHYMET.

Pour Dr Oyétoundé Djiwa, Chargé de bureau de la FAO au Togo, l’adaptation des communautés rurales repose justement sur leur capacité à anticiper les aléas climatiques et à adopter des pratiques agricoles basées sur l’information scientifique.

« Renforcer la résilience des communautés et de leurs écosystèmes est aujourd’hui une nécessité », souligne-t-il, appelant à multiplier les initiatives locales, qui rapprochent les données climatiques des producteurs.

Dans la localité de Kouma Konda, cette transmission d’information transforme la théorie en résultat concret : les semis sont faits au bon moment, la main-d’œuvre mobilisée à temps et les cultures épargnées des effets de la sécheresse ou des pluies irrégulières.

Comme le souligne l’évaluation des prévisions de l’ANAMET, « le taux de réussite de la prévision des dates de début de saison agricole au Togo a été estimé à 81 %, ce qui valide l’utilisation pratique de ces informations sur le terrain ».

Pour les villageois, Tcha-Okao n’est pas seulement un retraité devenu agriculteur. Il est le pont vivant entre la science météo et le terrain, traduisant les données scientifiques en solutions concrètes pour sécuriser les récoltes et améliorer la sécurité alimentaire. Comme l’affirment les spécialistes, Babaké Tcha-Okao est l’exemple parfait de la mise en pratique locale des prévisions météorologiques pour la résilience agricole.

Pour la communauté de Kouméa Konda et des villages voisins, Babaké Tcha-Okao est un passeur de savoir, un catalyseur de résilience face aux aléas climatiques et un symbole que la science et la tradition peuvent allier pour nourrir les champs et les esprits.

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