Derrière l’expression de « Grand Israël » se croisent références bibliques, visions idéologiques, calculs politiques et peurs géopolitiques. On l’évoque comme s’il s’agissait d’une doctrine unique, fixe et ancienne, au moyen d’un narratif soutenu par des cartes, fictives ou non, destinées surtout à alimenter les peurs. Cette idée revient dans le débat à mesure que la guerre redessine les rapports de force au Proche-Orient. Mais de quoi parle-t-on exactement : d’un mythe mobilisateur, d’un projet politique réel, ou d’un slogan instrumentalisé ?
Depuis la christianisation de l’Europe, les Juifs ont subi un ostracisme généralisé par des monarchies qui tiraient leur légitimité de la défense du catholicisme. On pourrait citer les brutalités extrêmes infligées aux Juifs en Espagne à la Reconquista, l’affaire Dreyfus, les différents pogroms en Russie, et bien d’autres encore, pour illustrer les persécutions du « peuple déicide ». C’est justement ce contexte qui conduira les Amants de Sion à œuvrer pour l’émigration en Palestine, suivi de Theodore Herzl, qui organisera le premier congrès sioniste à Bâle en 1897. Leur objectif : trouver une terre pour un peuple sans terre.
Le sionisme des origines ne définissait pas de frontières précises. Chez Herzl, il y a bien un imaginaire territorial, parfois nourri de références bibliques, mais pas encore une doctrine politique claire et stabilisée. Pour les sionistes de cette génération, il s’agit surtout de rassembler les Juifs dans un État, en Palestine. En soi, cette démarche semble s’intégrer dans son époque. Le XIXe siècle n’est-il pas celui du nationalisme ? Et pourtant, il s’agit d’un nationalisme singulier, puisqu’il s’articule autour d’une religion, dont les membres ne partagent ni la même langue ni la même culture.
La première formulation concrète d’un projet territorial large apparaît surtout au moment de la conférence de paix de 1919, lorsque des dirigeants sionistes comme Chaim Weizmann défendent une Palestine aux limites étendues, du mont Hermon jusqu’au golfe d’Aqaba, avec un intérêt marqué pour les zones au sud du Litani. Cet intérêt ne provenait toutefois pas d’une quelconque référence biblique, mais d’une nécessité pratique d’accéder aux eaux du Litani.
Le véritable théoricien politique d’un maximalisme territorial est surtout Vladimir Jabotinsky. Avec le sionisme révisionniste, l’idée devient beaucoup plus nette : l’État juif doit s’étendre sur les deux rives du Jourdain. C’est là qu’on trouve la formulation politique la plus claire d’un « Grand Israël » moderne.
Après 1967, une autre version apparaît avec le sionisme religieux nationaliste, autour de Zvi Yehuda Kook puis de l’organisation Gush Emunim. Ici, la logique n’est plus seulement stratégique ou diplomatique : elle devient théologique. La Cisjordanie, Gaza à l’époque, et Jérusalem-Est sont alors perçues par ces courants comme des parties inaliénables de la Terre d’Israël.

Enfin, il faut être prudent avec la formule « du Nil à l’Euphrate ». Elle renvoie au Livre de la Genèse (15:18), où Dieu dit à Abraham « Je donne ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, au fleuve d’Euphrate ». Près de six siècles plus tard, Dieu fait sortir les Juifs d’Égypte, conduits par Moïse, qui les mène en Palestine. La contradiction est manifeste, puisque l’Égypte et le Sinaï sont tacitement exclus de cette Terre promise. C’est pourtant cette carte qui circule sur les réseaux sociaux englobant la moitié du Moyen-Orient, et qui relève du pur fantasme. En effet, il est impossible à une population de 10 millions de Juifs de dominer près de 90 millions d’habitants, dans un territoire aussi vaste.
En clair : il n’existe pas un seul « Grand Israël », mais plusieurs visions successives, allant de l’horizon biblique au programme politique révisionniste, puis au messianisme territorial d’après 1967. Les dirigeants actuels rêvent au mieux d’annexer la Cisjordanie et Gaza et de transférer les Palestiniens dans les pays voisins, réalisant ainsi le « Grand Israël », qui semble le moins irréalisables des projets.
En consultant une carte d’Israël, il apparaît clairement qu’un couloir d’une vingtaine de kilomètres de large sépare la Cisjordanie de la Méditerranée, constituant une menace majeure pour la sécurité d’Israël. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que celui-ci s’est retiré de Gaza et non de Cisjordanie, où il poursuit sa politique de colonisation.
Ce transfert hypothétique des Palestiniens vers l’Égypte et la Jordanie demeure un vieux rêve. Mais malgré les pressions américano-israéliennes, aucun de ces deux pays n’a cédé sur ces exigences.
