La fusion annoncée de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) avec le CNRS n’est pas une simple opération administrative. Elle menace un modèle scientifique patiemment construit depuis des décennies : celui d’une recherche publique indépendante, internationale, inscrite dans le temps long et conçue comme un bien commun. À l’heure où les États-Unis de Donald Trump s’attaquent eux aussi aux institutions scientifiques, le signal envoyé est aussi inquiétant que paradoxal : au moment où les crises mondiales exigent davantage de science, les démocraties semblent choisir de l’affaiblir.

Il y a des décisions qui ne sont jamais seulement administratives.

La disparition programmée de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), par son absorption au sein du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), appartient à cette catégorie. Présentée sous les termes rassurants de « rapprochement », de « simplification » ou d’« économies d’échelle », elle pourrait pourtant constituer une étape supplémentaire dans une transformation beaucoup plus profonde de la recherche publique française.

Et derrière les organigrammes, les budgets et les sigles, c’est une certaine idée de la science qui est en jeu.

L’IRD n’est pas un doublon du CNRS. Il n’est pas un petit CNRS tropical, ni une structure administrative dont on pourrait simplement redistribuer les chercheurs entre différents instituts. Depuis sa création en 1943, l’institution a construit une identité scientifique singulière, fondée sur la recherche en partenariat avec les pays du Sud et les territoires ultramarins français.

Avec environ 2 300 agents, dont près d’un millier de chercheurs, et plusieurs centaines de millions d’euros de budget, l’IRD travaille sur des sujets qui ignorent les frontières : changement climatique, biodiversité, santé, ressources naturelles, migrations, risques et catastrophes, dynamiques des populations.

Mais surtout, il le fait avec ses partenaires, et non simplement sur eux.

C’est là que réside sa singularité.

Une science qui ne se contente pas d’observer le monde

La recherche de l’IRD repose sur une conception de la coopération scientifique qui associe recherche, formation, expertise, transfert de compétences, innovation et diplomatie scientifique. Ses équipes s’inscrivent dans des collaborations qui peuvent durer des décennies, construisant une connaissance fine des territoires, de leurs écosystèmes, de leurs sociétés et de leurs contraintes.

Cette temporalité est essentielle.

Une forêt tropicale ne se comprend pas en douze mois. Les conséquences du changement climatique sur une agriculture ne se mesurent pas au rythme d’un appel à projets. Les dynamiques épidémiologiques, migratoires ou écologiques ne se plient pas à un calendrier budgétaire annuel.

La science a parfois besoin de temps.

Elle a besoin de revenir sur le terrain. De maintenir une relation avec des chercheurs locaux. De former des générations d’étudiants. De construire de la confiance. De comparer les données sur plusieurs décennies. De comprendre ce que les chiffres seuls ne racontent pas.

Dans un monde où le moustique tigre gagne du terrain en Europe, où les sécheresses bouleversent les agricultures, où les écosystèmes tropicaux sont soumis à des pressions sans précédent et où les maladies émergentes ignorent les frontières, cette approche n’est pas un luxe.

Elle est une nécessité.

Supprimer ou dissoudre l’outil qui la permet revient à confondre rationalisation administrative et rationalité scientifique.

Logo de l’IRD

La disparition de la diversité institutionnelle

Il faut être clair : le problème n’est pas le CNRS.

Créé en 1939, le Centre national de la recherche scientifique constitue l’une des grandes réussites de l’histoire scientifique française. Le choix de la France, à l’époque, fut audacieux : organiser une part considérable de sa recherche autour d’un grand organisme public pluridisciplinaire, plutôt que de laisser les universités en porter seules la responsabilité.

Le pari a fonctionné.

Après la Seconde Guerre mondiale, puis au cours des décennies suivantes, le modèle français s’est enrichi d’autres grands établissements publics de recherche. Inserm, Inrae, Inria, Institut Pasteur, CEA, IRD : chacun avec son histoire, ses métiers, ses cultures et ses domaines d’excellence.

Cette diversité n’était pas une faiblesse.

Elle était précisément la force du système.

Le CNRS compte aujourd’hui des dizaines de milliers d’agents et couvre un spectre scientifique immense. L’IRD, lui, a développé une expertise et des réseaux que son grand frère ne possède pas nécessairement.

Vouloir faire entrer l’un dans l’autre au nom d’une supposée rationalisation revient donc à poser une question dangereuse : faut-il réellement que toute institution soit identique pour être efficace ?

La réponse scientifique devrait être évidente : non.

L’écosystème fonctionne précisément parce qu’il est diversifié.

Logo du CNRS

Trente ans de grignotage

La fusion de l’IRD ne tombe toutefois pas du ciel.

Elle s’inscrit dans une histoire plus longue, celle d’une transformation progressive du financement et de la gouvernance de la recherche française.

Depuis les années 1990, l’innovation et la compétitivité ont progressivement pris une place croissante dans le discours public sur la science. La recherche fondamentale, elle, a été poussée à démontrer toujours davantage son « impact », sa rentabilité potentielle et sa capacité à produire rapidement des résultats valorisables.

Puis sont venus les appels à projets, l’Agence nationale de la recherche (ANR), l’explosion du crédit d’impôt recherche (CIR), et la montée en puissance des unités mixtes de recherche (UMR).

Ces outils ne sont pas mauvais en eux-mêmes. L’ANR peut financer d’excellents projets. Les collaborations entre universités et organismes de recherche sont indispensables. Le transfert vers l’industrie peut produire des innovations majeures.

Mais le problème apparaît lorsque les instruments deviennent une philosophie de la science.

À force de financer projet par projet, indicateur par indicateur, publication par publication, on finit par fragiliser ce que la recherche produit de plus précieux : la capacité à explorer sans savoir exactement ce que l’on trouvera.

Une découverte scientifique majeure est rarement rentable parce qu’elle était programmée pour l’être.

La science fondamentale avance précisément parce qu’elle accepte l’incertitude.

Du laboratoire au guichet

Le paradoxe est aujourd’hui saisissant.

Les organismes de recherche existent toujours, mais leur capacité à porter eux-mêmes une stratégie scientifique et à financer durablement leurs équipes s’est progressivement réduite. Les chercheurs travaillent au sein d’UMR, répondent à des appels à projets nationaux ou européens et jonglent avec des financements de plus en plus fragmentés.

Dans ce système, les grands organismes risquent de devenir essentiellement des gestionnaires de personnels.

Et lorsqu’un établissement perd progressivement sa capacité à décider de sa propre politique scientifique, sa suppression devient soudain beaucoup plus facile à justifier.

C’est là que la disparition de l’IRD devient symboliquement importante.

Elle pourrait être le test grandeur nature d’une nouvelle logique : si un établissement peut être absorbé sans que le système scientifique ne s’effondre immédiatement, pourquoi s’arrêter là ?

Derrière l’IRD, la question concerne donc l’ensemble des établissements publics à caractère scientifique et technologique.

Et demain, qui sera le prochain ?

Un phénomène mondial

Le plus inquiétant est que cette dynamique dépasse largement les frontières françaises.

Aux États-Unis, les décisions de l’administration Donald Trump à l’égard de la recherche publique ont illustré, avec une brutalité parfois spectaculaire, jusqu’où peut aller une politique de désengagement scientifique : attaques contre des agences fédérales, remise en cause de programmes de recherche, restrictions budgétaires, pressions sur les institutions scientifiques et remise en question de travaux portant notamment sur le climat, la santé publique ou l’environnement.

Le phénomène est différent dans ses formes et ses motivations, mais il existe un même danger : réduire la science à ce qui produit un bénéfice immédiatement visible, politiquement utile ou économiquement rentable.

Or une société qui ne finance plus ce qu’elle ne comprend pas encore se condamne à dépendre demain des découvertes que d’autres auront eu la patience de financer.

C’est une forme de désarmement.

Pendant que les températures battent des records, que les écosystèmes s’effondrent, que les résistances aux antimicrobiens progressent, que de nouvelles maladies émergent et que les ressources naturelles deviennent des enjeux géopolitiques, le monde aurait besoin de davantage de recherche.

Pas de moins.

Il aurait besoin de davantage de biologistes, de climatologues, de géologues, de médecins, d’écologues, de sociologues, d’anthropologues, de physiciens et de chercheurs en sciences humaines capables de travailler ensemble.

Il aurait besoin d’institutions capables de penser sur vingt, trente ou cinquante ans.

Nous faisons exactement l’inverse.

Une erreur autant scientifique que politique

L’argument économique mérite lui aussi d’être retourné.

Combien coûte une sécheresse mal anticipée ? Une épidémie insuffisamment préparée ? Une perte de biodiversité irréversible ? Une catastrophe naturelle dont les mécanismes avaient été documentés mais dont les signaux n’ont pas été entendus ? Une crise migratoire aggravée par les bouleversements environnementaux ?

La recherche coûte de l’argent.

Mais l’ignorance coûte infiniment plus cher.

L’IRD représente une fraction minuscule des dépenses publiques. Ses chercheurs, eux, produisent des connaissances dont les bénéfices dépassent largement le cadre français. Leur travail permet de comprendre les transformations environnementales, sanitaires et sociales qui affectent déjà l’ensemble de la planète.

Son réseau international est également un instrument de diplomatie scientifique.

À l’heure où la France cherche à maintenir son influence en Afrique, en Amérique latine, en Asie et dans l’Indopacifique, affaiblir une institution qui entretient depuis des décennies des relations scientifiques de confiance avec ces territoires relève d’un paradoxe stratégique.

La science est l’un des rares langages capables de survivre aux crises diplomatiques.

Elle crée des réseaux qui ne disparaissent pas au gré des alternances politiques.

Démanteler ces réseaux, c’est aussi perdre une partie de l’influence française.

Un nouveau rapport de domination

Il existe enfin une dimension éthique que l’on ne peut ignorer.

L’histoire de l’IRD est liée à celle des structures françaises de recherche dans les anciennes colonies. Cette histoire doit être regardée avec lucidité, et ses héritages questionnés.

Mais précisément : la réponse aux ambiguïtés historiques de la coopération scientifique ne peut pas être de supprimer les partenariats.

Elle doit être de les transformer.

Le modèle de l’IRD a progressivement évolué vers la coconstruction des connaissances avec les scientifiques des pays partenaires. Cette logique de réciprocité est essentielle : il ne s’agit plus simplement pour un chercheur français d’aller « étudier » un territoire du Sud, mais de produire avec ses partenaires les connaissances dont les sociétés ont besoin.

Les chercheurs africains de Global Africa l’ont rappelé avec force : ces collaborations ne sont pas une forme d’aide descendante, mais des partenariats scientifiques construits sur la confiance, la durée et la réciprocité.

La disparition de l’IRD pourrait donc produire exactement l’effet inverse de celui recherché : fragiliser des relations scientifiques que la France aurait au contraire intérêt à approfondir.

Ne nous trompons pas de modernité

Il y a quelque chose de profondément anachronique dans cette volonté de rationaliser la science par la fusion, les économies d’échelle et la réduction des structures.

La recherche du XXIᵉ siècle n’a pas besoin de moins d’institutions.

Elle a besoin de meilleures institutions.

Elle n’a pas besoin de chercheurs transformés en entrepreneurs de leurs propres financements.

Elle a besoin de chercheurs qui puissent aussi consacrer du temps à une question parce qu’elle est importante, même si elle ne débouchera sur aucun brevet.

Elle n’a pas besoin de raccourcir le temps scientifique.

Elle a besoin de le protéger.

L’IRD incarne précisément cette science-là : une science patiente, internationale, transdisciplinaire, tournée vers les territoires et capable de relier les savoirs fondamentaux aux problèmes concrets du monde.

La dissoudre au moment même où le changement climatique, les crises sanitaires et l’effondrement de la biodiversité deviennent les principaux défis de notre époque serait plus qu’une erreur administrative.

Ce serait une erreur de civilisation.

Car il faut le rappeler avec une simplicité presque désarmante : la science n’est pas un coût à optimiser. C’est une capacité collective à comprendre le monde avant qu’il ne soit trop tard.

Et lorsqu’un État commence à considérer ses chercheurs comme une dépense plutôt que comme une infrastructure stratégique, il ne fait pas des économies.

Il hypothèque son avenir.

L’IRD doit donc être défendu, non par nostalgie d’un organisme particulier, mais pour ce qu’il représente : le droit de la recherche à conserver son autonomie, sa diversité, son temps long et son ambition universelle.

À l’heure où certains gouvernements s’emploient à affaiblir les institutions qui produisent les connaissances dont nous dépendons, défendre la science n’est plus seulement défendre les scientifiques.

C’est défendre notre capacité à distinguer le réel de l’idéologie, les faits des croyances et les solutions des illusions.

Et peut-être est-ce précisément pour cela que la science est aujourd’hui si souvent attaquée.

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