La mort d’Ali Khamenei, guide suprême de l’Iran pendant plus de trois décennies, ouvre une phase inédite pour la République islamique. De la Révolution de 1979 à la nomination de Mojtaba Khamenei, son fils, au sommet du pouvoir, l’histoire moderne de l’Iran révèle un régime en tension permanente, confronté à des défis internes et internationaux sans précédent.
Téhéran retient son souffle.
Quelques jours après l’annonce de la mort d’Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique depuis 1989, l’Iran entre dans une zone de turbulence inédite. La disparition de celui qui concentrait l’essentiel du pouvoir religieux, militaire et politique intervient dans un contexte explosif : tensions régionales élevées, frappes attribuées à Israël, rivalité indirecte avec les États-Unis et pressions internationales persistantes autour du programme nucléaire.
Pour comprendre ce moment charnière, il faut revenir près d’un demi-siècle en arrière, au moment où l’Iran a profondément redéfini sa trajectoire politique.
1979 : la révolution qui renverse la monarchie
Pays de montagnes et de hauts plateaux, héritier d’une civilisation millénaire, l’Iran occupe depuis longtemps une position stratégique au Moyen-Orient. Son histoire moderne est marquée par une tension constante entre modernisation politique, traditions religieuses et influences étrangères.
Cette tension atteint un point de rupture en février 1979. Après plusieurs décennies de modernisation autoritaire menée par le chah Mohammad Reza Pahlavi, une vaste mobilisation populaire renverse la monarchie. Religieux, commerçants du bazar, intellectuels, ouvriers et étudiants forment une coalition hétérogène qui converge vers un objectif commun : la fin du régime impérial.
Les journées des 10, 11 et 12 février 1979 scellent la chute du chah. Quelques jours auparavant, le 1er février, l’ayatollah Rouhollah Khomeiny est revenu triomphalement d’exil. Trois mois plus tard, un référendum consacre la naissance d’un nouvel État : la République islamique d’Iran.

Rouhollah Khomeini, le jour de son retour de l’exil
Un système politique unique
Le nouveau régime repose sur un principe théologico-politique central : le wilayat faqih, ou « tutelle du juriste-théologien ». Dans ce modèle, l’autorité religieuse suprême supervise l’ensemble du système politique.
Une architecture institutionnelle singulière se met alors en place. L’Iran dispose d’institutions républicaines classiques : un président élu et un Parlement mais au sommet se trouve le guide suprême, détenteur d’un pouvoir déterminant sur l’armée, la justice et les grandes orientations stratégiques du pays.
Très rapidement, le régime consolide son emprise. Les tribunaux révolutionnaires jugent les opposants et la crise des otages américains à l’ambassade de Téhéran, en novembre 1979, provoque une rupture durable avec Washington. Dans la foulée, la guerre Iran-Irak, qui dure de 1980 à 1988, renforce la militarisation du système et ancre profondément l’idéologie de résistance au cœur de l’État.
L’ascension d’Ali Khamenei
C’est dans ce contexte qu’émerge Ali Khamenei.
Originaire d’une famille azérie, né le 19 avril 1939 à Machhad et formé dans les centres religieux de Qom et de Najaf, il s’oppose au chah dès les années 1960 et connaît la prison. Après la révolution, il gravit rapidement les échelons du nouveau pouvoir. Il devient président de la République entre 1981 et 1989, au cœur de la guerre Iran-Irak et de la consolidation du régime.
À la mort de Khomeiny, en juin 1989, il est désigné guide suprême à l’âge de cinquante ans, malgré un statut religieux initialement contesté.

Ali Khamenei, ancien guide suprême iranien tué le 28 février 2026
Trois décennies de transformation du régime
Durant plus de trente ans, Khamenei marque profondément la trajectoire de l’Iran contemporain.
Sous son autorité, le rôle des Gardiens de la Révolution se renforce considérablement. Cette organisation devient non seulement un acteur militaire majeur, mais aussi une puissance économique et un instrument central de la stratégie régionale iranienne.
L’influence de Téhéran s’étend alors au-delà de ses frontières, notamment en Irak, en Syrie et au Liban.
Sur le plan intérieur, le régime est cependant régulièrement secoué par des crises politiques et sociales. Le Mouvement vert de 2009, né de contestations électorales, révèle une fracture profonde entre pouvoir et société. Les manifestations liées aux difficultés économiques se multiplient ensuite, avant qu’un nouveau cycle de contestation n’émerge en 2022 avec le mouvement « Femmes, Vie, Liberté », déclenché après la mort de Mahsa Amini, une femme kurde morte après avoir été arrêtée par la police iranienne pour avoir refusé de porter le hijab.
Une économie sous pression
Parallèlement aux tensions politiques, l’économie iranienne traverse une période difficile. Les sanctions internationales, l’inflation chronique et la dépréciation de la monnaie fragilisent durablement le pays.
Les accords sur le nucléaire conclus en 2015 offrent un court moment de respiration économique. Mais ce répit s’interrompt en 2018 avec le retour des sanctions américaines. Les pressions extérieures et les frustrations sociales s’accumulent alors, accentuant les fragilités structurelles du système.
L’après-Khamenei : un moment décisif
La mort d’Ali Khamenei ouvre aujourd’hui une nouvelle phase incertaine.
Le Conseil des experts doit désigner un successeur, tandis que les Gardiens de la Révolution demeurent un acteur déterminant dans l’équilibre du pouvoir. L’enjeu dépasse la seule dimension religieuse : il concerne l’armée, l’économie et la place de l’Iran dans les rapports de force régionaux.
Dans toute la région, l’évolution du leadership iranien est observée avec inquiétude. Un changement d’orientation pourrait influer sur la politique nucléaire du pays, ses relations avec Israël ou encore son soutien à ses alliés régionaux.
La désignation de Mojtaba Khamenei, fils d’Ali Khamenei, comme nouveau guide suprême, marque une étape décisive dans cette transition. Âgé de 56 ans, il incarne la continuité du régime et la préservation du nom Khamenei au sommet de l’État, un choix jugé symbolique et stratégique par de nombreux observateurs. Considéré comme plus conservateur encore que son père, il entretient des liens étroits avec les Gardiens de la Révolution, commandés par Ahmad Vahidi, et avec d’anciens responsables du renseignement, formés pendant la guerre Iran-Irak, ce qui renforce sa position au sein de l’appareil sécuritaire et militaire. Malgré une légitimité religieuse contestée, sa nomination envoie un message clair aux puissances étrangères : le système ne se fissure pas et reste déterminé à défendre ses intérêts, quitte à poursuivre la confrontation avec les États-Unis et Israël. En interne, elle consolide le pouvoir des factions les plus radicales, qui ont démontré leur influence lors de la répression des manifestations populaires et de la mobilisation militaire récente.
Toutefois, cette continuité forcée masque une réalité complexe : le soutien populaire reste incertain, et la pression sociale, économique et politique pourrait transformer rapidement l’équilibre fragile du régime. À l’intérieur du pays, une jeunesse largement connectée au monde exprime depuis plusieurs années des aspirations sociales et politiques qui dépassent le cadre strict du système théocratique.

Mojtaba Khamenei est aujourd’hui porté disparu, selon certaines sources, il serait touché par des frappes américano-israéliennes.
L’Iran à l’épreuve du changement
La disparition de Khamenei met en lumière une réalité structurelle : lorsqu’un régime concentre durablement son autorité autour d’une figure centrale, la disparition de celle-ci devient un test majeur pour ses institutions.
Depuis la chute du chah en 1979, l’histoire contemporaine de l’Iran oscille entre révolution et stabilisation, foi et pouvoir politique, résistance stratégique et isolement international.
Avec la disparition du guide suprême qui a dominé la scène politique pendant plus de trois décennies, le pays entre dans une nouvelle séquence historique.
La question n’est plus seulement de comprendre comment la République islamique est née.
Elle est désormais de savoir comment elle va survivre ou se transformer dans l’ère qui s’ouvre après le guide suprême.

Chemin menant à la prison de Fashafouyeh ou le pénitencier central du Grand Téhéran
