Après des mois de bombardements et d’incendies, le sud du Liban fait face à une catastrophe environnementale majeure. Une nouvelle étude documente l’ampleur des destructions, interroge la stratégie territoriale à l’œuvre et appelle à inscrire la justice environnementale au cœur de toute reconstruction.
Forêts calcinées, terres agricoles brûlées, infrastructures paralysées.
Depuis octobre 2023, le sud du Liban est le théâtre d’une destruction environnementale d’une ampleur inédite. Une nouvelle étude lancée par l’Arab Reform Initiative en partenariat avec Public Works Studio propose une lecture scientifique, politique et territoriale de ce que ses auteurs qualifient d’« écocide ».
Présentée lors d’une conférence publique à Beyrouth, la recherche ne se limite pas à un état des lieux. Elle entend transformer la documentation scientifique en outil d’action politique, dans un contexte où la reconstruction du sud demeure incertaine.
Une destruction systémique
L’étude repose sur une année complète de recherche participative : enquêtes de terrain, cartographie, ateliers communautaires et entretiens avec des habitants, agriculteurs, municipalités et chercheurs.
Les chiffres donnent la mesure des dégâts :
- Plus de 60 localités touchées par des frappes au phosphore blanc
- 2 192 hectares de terres agricoles et forestières brûlés
- Des réseaux d’irrigation, infrastructures publiques et sites patrimoniaux détruits
- Plus de 80 % de destruction totale de bâtiments dans certaines zones frontalières
Au-delà des bombardements, l’usage répété d’herbicides, notamment du glyphosate, depuis janvier 2025, a aggravé la contamination des sols. Selon Amnesty International, les agressions commises après l’accord de cessez-le-feu de 2024 pourraient relever de crimes de guerre.
Les chercheurs parlent d’une stratégie spatiale visant à rendre les villages frontaliers inhabitables, dans un contexte de déplacements forcés et de tentatives de transformation des zones rurales en espaces tampon ou en pôles de développement industriel.

Un avion Israélien aspergeant les terres agricoles du Liban Sud avec du glyphosate
Une attaque continue contre la biodiversité et les agriculteurs
Pour Sarine Karajerian, directrice du programme de politique environnementale à l’Arab Reform Initiative, le terme d’« écocide » n’est pas excessif.
« Nous avons mené, en partenariat avec Public Works Studio, une recherche et un rapport très compréhensif sur l’écocide qui se déroule dans les villages du sud du Liban, notamment les villages frontaliers comme Kfar Qila, l’un des plus affectés par la guerre. Pourquoi parler d’écocide ? Parce qu’il y a une attaque continue contre les agriculteurs, contre la biodiversité, l’eau, l’environnement et toutes les zones agricoles. C’est une région profondément agricole. »
Elle souligne que la destruction ne se limite pas aux infrastructures visibles : elle touche les sols, les écosystèmes et les moyens de subsistance.
« Notre rôle, en tant que centre de recherche, est de faire du plaidoyer et de contribuer à changer les politiques publiques liées aux impacts environnementaux au Liban, spécifiquement dans le sud. »
Pour les auteurs du rapport, la qualification d’écocide permet de politiser la question environnementale et d’exiger des mécanismes de responsabilité.

Destruction d’habitations dans la ville de Kfar Kila, près de la frontière avec la Palestine occupée, à la suite de la guerre. Les maisons ont été détruites dans le cadre de la guerre de soutien en défense de Gaza.
© Ramiz Dallah – Shutterstock
L’exemple de Kfarkela : un territoire laboratoire
La ville frontalière de Kfarkela sert de cas d’étude emblématique. Là, le secteur agricole a été profondément affecté, privant de nombreux habitants de leurs moyens de subsistance.
Des ateliers collectifs ont permis d’identifier les priorités : décontamination des sols, réhabilitation des réseaux hydrauliques, soutien direct aux agriculteurs et reconnaissance du droit au retour.
Mais sur le terrain, la reprise demeure quasi impossible.
Yasser Chamoun, médecin vétérinaire et membre du conseil municipal de Khiam, insiste sur l’urgence d’une réponse institutionnelle structurée :
« Bien que la situation économique et sécuritaire ne permette pas la reprise des activités agricoles, il faut que l’État réalise une étude scientifique détaillée sur les dégâts et le taux de contamination des terrains, des plantations et des récoltes. »
Son appel rejoint les constats du rapport : sans analyse scientifique indépendante et transparente, la relance agricole comporte des risques sanitaires majeurs.
Une reconstruction sans vision environnementale ?
L’étude souligne également les limites des politiques actuelles de reconstruction. Moins de 5 % des décombres générés par la guerre ont été recyclés. Le reste est déversé de manière anarchique, sans protocole de sécurité, alors même que ces gravats contiennent des matériaux dangereux comme l’amiante.
Les infrastructures de gestion des déchets et des eaux usées sont aujourd’hui paralysées, entraînant le déversement d’eaux insalubres dans l’environnement.
Pour les chercheurs, la réponse officielle demeure fragmentée et technique, sans vision nationale intégrant la dimension environnementale comme condition centrale du retour des populations.
Écologie, justice sociale et droit au retour
Ce travail s’inscrit dans le programme régional DiRAIA, soutenu par le Centre de recherches pour le développement international (IDRC), qui explore les liens entre mouvements environnementaux, justice sociale et gouvernance dans la région MENA.
L’enjeu dépasse la simple restauration écologique. Il s’agit de poser une question fondamentale : peut-on parler de reconstruction sans reconnaître l’écocide comme crime, et sans garantir un cadre politique assurant le retour digne et durable des habitants ?
Les recommandations du rapport s’articulent autour de six axes :
- Garantir le droit au retour et soutenir les familles revenantes
- Réhabiliter les terres agricoles et les écosystèmes
- Soutenir les agriculteurs et la souveraineté alimentaire
- Assurer la documentation et la reddition de comptes
- Établir un cadre national de justice environnementale
- Intégrer l’environnement au cœur du projet de reconstruction
La reconstruction comme choix politique
Au fil des discussions, un constat s’impose : la reconstruction n’est pas seulement une question de ressources, mais de volonté politique. L’absence de financement et de plan global participe à prolonger la vulnérabilité des territoires touchés.
Dans le sud du Liban, la protection des sols, des forêts et de l’eau n’est pas un enjeu secondaire. Elle conditionne la possibilité même d’habiter, de cultiver et de transmettre.
Et, peut-être, de reconstruire autrement.
