Transformer une découverte scientifique en solution concrète, capable de créer de la valeur et de répondre aux besoins d’un pays en crise : tel est le pari du programme Research 2 Market lancé par l’Université Saint-Joseph de Beyrouth en partenariat avec Berytech. À travers ce dispositif structuré, l’université entend renforcer le transfert technologique, soutenir l’innovation locale et faire de la recherche un acteur direct de la reconstruction économique du Liban.
À l’heure où le Liban traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire contemporaine, une question s’impose : que peut – et que doit – faire l’université face à l’effondrement économique, à la fuite des cerveaux et à l’assèchement des opportunités ?
À l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ), la réponse prend aujourd’hui la forme d’un programme structurant : Research 2 Market, lancé en partenariat avec Berytech. Son ambition est claire : transformer la recherche académique en solutions concrètes, en produits, en services et, potentiellement, en startups à impact.
Plus qu’un programme, c’est une évolution stratégique du rôle même de la recherche universitaire.
De la production du savoir à la création de valeur
Lors de la cérémonie de lancement, le recteur de l’USJ, le Pr. François Boedec, a rappelé que cette initiative s’inscrit dans une vision ancienne et cohérente. Dès 2002, l’USJ participait à la création de Berytech, à une époque où l’entrepreneuriat académique n’était pas encore une priorité institutionnelle.
L’idée fondatrice était audacieuse : l’université ne devait pas seulement produire du savoir, mais contribuer à sa transformation en valeur économique et sociale.
Vingt ans plus tard, cette intuition prend une nouvelle dimension. Research 2 Market s’inscrit dans la continuité de cette collaboration historique. Il vise à renforcer les passerelles entre le laboratoire et le marché, entre l’idée scientifique et son application réelle.
Dans un contexte national marqué par l’instabilité et la contraction des financements, la recherche appliquée apparaît comme un levier stratégique. Elle peut générer des solutions adaptées aux besoins locaux, attirer des investissements et créer de nouvelles dynamiques entrepreneuriales.
Combler le « maillon manquant » du transfert technologique
Pour le Pr. Richard Maroun, vice-recteur à la recherche à l’USJ, l’enjeu est clair :
« C’est indispensable de faire cette réflexion stratégique dans un Liban en pleine mutation. L’excellence scientifique seule ne suffit plus. Il faut mettre ce savoir scientifique vers la société. Il faut mettre la science au service de la société. »
Sous son impulsion, le Vice-rectorat à la recherche a structuré un Bureau de Transfert de Technologie (TTO) afin d’encadrer ce passage critique entre découverte scientifique et application concrète.
Le constat est partagé : de nombreux projets à fort potentiel s’arrêtent faute d’accompagnement, de compréhension des mécanismes du marché ou de ressources pour franchir l’étape située entre la publication scientifique et l’industrialisation.
« Nous avons des projets de recherche formidables qui sont souvent arrêtés par manque de financement », souligne-t-il. « On pousse les chercheurs à être aussi des entrepreneurs. C’est une initiative pour lutter contre la fuite des cerveaux. »
Research 2 Market intervient précisément à ce niveau. Il ne s’agit pas d’un simple cursus académique, mais d’un parcours structuré et professionnalisant, pensé pour accompagner les chercheurs, doctorants et innovateurs dès les premières phases de leurs projets.
Le programme inclut :
- La validation du besoin réel et du potentiel marché
- L’exploration et la compréhension du secteur ciblé
- L’intégration et la protection de la propriété intellectuelle
- L’élaboration de modèles économiques viables
- La préparation au financement, au partenariat industriel ou à l’investissement
Autrement dit, il s’agit de sécuriser et structurer le passage du laboratoire au marché, souvent considéré comme le « maillon manquant » du transfert technologique.

Pr. Richard MAROUN Vice Recteur à la Recherche à l’USJ
Structurer la gouvernance de l’innovation
Le travail préparatoire à ce programme ne date pas d’hier. Il s’appuie sur l’action du Bureau de Transfert de Technologie dirigé par le Pr. Zeina Hobaika.
« Le bureau a commencé ses activités en 2014 dans le cadre du projet Lebanon Innovate, en mettant en place une politique de propriété intellectuelle à l’USJ », explique-t-elle. « Nous travaillons sur la sensibilisation des enseignants-chercheurs et avons créé une base de données des projets à haut potentiel d’innovation. »
Cette structuration s’inscrit dans le cadre du programme national Lebanon Innovate, financé par l’Union européenne, visant à renforcer l’écosystème libanais de l’innovation.
Pour Zeina Hobaika, l’enjeu dépasse la seule performance économique :
« Je crois en la recherche académique au service de la société. Répondre aux besoins de la société est l’objectif numéro un du scientifique. Ce projet permet une meilleure gouvernance, plus de transparence et crée une passerelle entre recherche et société. »
Research 2 Market constitue ainsi une étape opérationnelle majeure : il transforme une stratégie institutionnelle en mécanisme concret d’accompagnement.

Pr. ass. Zeina HOBAIKA, directrice du bureau de transfert de technologies
Un pont direct avec l’écosystème entrepreneurial
Le rôle de Berytech dans cette dynamique est déterminant. Créée à l’initiative de l’USJ il y a plus de 25 ans, l’organisation s’est imposée comme un acteur central de l’innovation et de l’incubation au Liban.
Pour son PDG, Maroun Chammas, l’enjeu est directement lié à la relance économique du pays :
« Il s’agit de traduire la recherche en solutions concrètes. Cela encourage les chercheurs à donner un sens à leur travail. Berytech aide à trouver un financement, connecte avec les industriels et assure l’incubation. »
Il insiste sur un point souvent négligé :
« Il faut de l’argent pour marketer le produit et le produire. »
Autrement dit, l’innovation scientifique ne suffit pas ; elle doit s’inscrire dans une logique industrielle et commerciale structurée. En facilitant l’accès aux réseaux d’investisseurs, aux partenaires industriels et aux mentors expérimentés, Berytech joue le rôle de catalyseur.
« C’est directement lié à la relance économique du Liban », affirme-t-il. « C’est une initiative d’implantation de la recherche dans la société. »

M. Maroun CHAMMAS PDG de Berytech
Pour qui et dans quel objectif ?
Le programme s’adresse principalement :
- Aux chercheurs titulaires ayant des projets à potentiel applicatif
- Aux doctorants et post-doctorants souhaitant explorer une trajectoire entrepreneuriale
- Aux innovateurs académiques en phase précoce
L’objectif n’est pas de transformer systématiquement les chercheurs en entrepreneurs, mais de leur donner les outils nécessaires pour faire des choix stratégiques éclairés.
Mentorat, coaching, expertise juridique, structuration financière, accès aux réseaux : le dispositif se veut intégré et pragmatique.
Une université face à sa responsabilité sociétale
Au-delà des outils techniques, Research 2 Market pose une question fondamentale : quel est le rôle d’une université dans un pays en crise ?
Pour l’USJ, la réponse passe par une recherche vivante, connectée à son environnement socio-économique et capable de générer un impact mesurable.
Dans un Liban fragilisé par l’exode des compétences, structurer le transfert technologique devient un acte stratégique. Encourager les chercheurs à envisager la création de spin-offs, à protéger leurs brevets et à dialoguer avec l’industrie peut contribuer à retenir les talents et à créer des opportunités locales.
Research 2 Market ne résoudra pas, à lui seul, la crise économique. Mais il propose un modèle : celui d’une université qui refuse d’être spectatrice, qui structure son innovation et qui transforme la science en moteur de reconstruction.
Dans un pays en quête de relance, la capacité à traduire le savoir en valeur concrète pourrait bien devenir l’un des piliers d’une économie fondée sur la connaissance.
Et peut-être, à terme, un antidote partiel à la fuite des cerveaux.

