Et si la meilleure arme contre les vagues de chaleur se trouvait déjà dans la nature ? Une étude révèle que les forêts méditerranéennes strictement protégées peuvent être jusqu’à 2°C plus fraîches que les forêts exploitées. Un écart discret, mais crucial, qui éclaire le rôle stratégique de ces écosystèmes face au dérèglement climatique.

En plein été méditerranéen, lorsque la chaleur écrase les paysages, certaines forêts échappent pourtant à cette surchauffe. À quelques kilomètres de distance, sous des canopées plus anciennes et plus denses, l’air reste plus respirable, les sols plus humides, et la vie moins menacée.

Ce contraste, longtemps décrit par les écologues et les botanistes, vient d’être quantifié avec précision. Une étude menée en Italie montre que les forêts méditerranéennes strictement protégées peuvent être jusqu’à 2°C plus fraîches que les forêts voisines exploitées. Une différence modeste en apparence, mais décisive à l’heure où les vagues de chaleur s’intensifient.

Un projet régional pour préserver la diversité génétique

Le projet Mediterranean Forest Genetic Resources Network (MEDFORGEN) marque le début d’une collaboration ambitieuse pour préserver la diversité génétique des écosystèmes forestiers en Méditerranée. Porté par la facilité méditerranéenne de l’Institut européen de la forêt (EFIMED), ce projet rassemble dix pays du voisinage sud de l’UE : Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Libye, Maroc, Palestine, Syrie et Tunisie. Son objectif ? Renforcer la résilience des forêts en améliorant les connaissances sur les ressources génétiques forestières (FGR), en identifiant des unités de conservation génétique (GCUs), en caractérisant génétiquement des espèces clés et en promouvant l’utilisation stratégique de matériel reproducteur forestier (FRM) dans les programmes de restauration. MEDFORGEN s’inspire du programme européen EUFORGEN, qui œuvre depuis 30 ans pour la conservation et l’utilisation durable des FGR en Europe. Le projet contribuera également à enrichir le système d’information EUFGIS (plateforme qui centralise des données géolocalisées sur la conservation des ressources génétiques des arbres.) en y intégrant des données sur les espèces méditerranéennes et leurs sites de conservation, élargissant ainsi la portée écologique et évolutive de cet outil. Financé par l’Union européenne, MEDFORGEN a été officiellement lancé en mars 2026.

Une expérience grandeur nature

Pour comprendre ce phénomène, les chercheurs ont observé pendant dix ans les températures estivales de plusieurs forêts en Toscane. Grâce aux satellites, ils ont mesuré la chaleur émise par la couche supérieure formée par les feuilles des arbres, la canopée, dans trois types d’espaces : une réserve intégrale protégée depuis les années 1960, un parc naturel soumis à une gestion modérée, et des forêts exploitées pour le bois.

Les résultats dessinent une hiérarchie claire. Dans la réserve strictement protégée, la température maximale moyenne atteint 33,3°C, contre 35,4°C dans les forêts exploitées. Entre les deux, les zones protégées mais gérées occupent une position intermédiaire. Plus frappant encore : lors des épisodes de chaleur extrême, l’écart se creuse. La forêt laissée à elle-même agit comme un tampon thermique, amortissant les pics de température.

Carte représentant les zones considérées dans l’étude. Les zones colorées correspondent aux différentes classes de gestion, allant de la réserve strictement protégée (SR) et du parc naturel (NP) jusqu’à la forêt productive (PF), pour un même type forestier (forêt sclérophylle mixte dominée par Quercus ilex L., se développant sur des reliefs marno-calcaires).

L’importance de la diversité génétique

Comme le souligne Magda Bou Dagher Kharrat, coordinatrice du projet MEDFORGEN : « La diversité génétique est au cœur de la résilience des forêts. Elle permet aux arbres de se remettre des perturbations et de s’adapter au changement climatique. Sans elle, nous risquons de perdre à la fois les forêts et les communautés qui en dépendent. » MEDFORGEN vise à établir des feuilles de route nationales pour la conservation des FGR, à identifier des unités de conservation génétique dans chaque pays, et à renforcer les capacités institutionnelles à travers les universités et les centres de recherche. Les premiers résultats de l’atelier de Valence ont révélé que, bien que des efforts de conservation existent dans la région, l’attention portée à la diversité génétique forestière reste limitée et la coordination entre les institutions de recherche et les autorités forestières peut être améliorée. Pourtant, tous les pays participants ont exprimé un fort engagement en faveur de la collaboration régionale et du partage des connaissances.

Le rôle discret de la complexité

Derrière ces chiffres se cache une mécanique écologique fine. Une forêt protégée depuis plusieurs décennies n’a plus grand-chose à voir avec une forêt exploitée. Les arbres y sont plus hauts, plus vieux, plus variés. La canopée forme une voûte épaisse qui filtre la lumière et limite l’échauffement du sol.

Cette architecture végétale favorise aussi un phénomène essentiel : l’évapotranspiration. En libérant de la vapeur d’eau, les arbres dissipent la chaleur, à la manière d’un climatiseur naturel. Plus la forêt est dense et humide, plus cet effet de refroidissement est marqué.

Jean Stéphan, expert en écologie forestière, confirme cette observation : « Par défaut, toute forêt âgée est plus résiliente. Les forêts exploitées, souvent jeunes (moins de 100 ans) et composées de 1 à 2 espèces comme le pin, sont coupées sur un cycle de 50 à 70 ans. Elles sont denses, sans sous-bois ni aération, ce qui limite la circulation de l’air frais. » Il ajoute : « Il faut laisser le temps aux forêts de se structurer, car les garder telles quelles augmente le risque d’incendies et de parasites si elles ne sont pas bien gérées. »

À l’inverse, les forêts exploitées présentent des trouées, des arbres plus jeunes, une structure simplifiée. La lumière pénètre davantage, le sol se réchauffe plus vite, l’air s’assèche. La forêt perd alors une partie de sa capacité à réguler son propre climat.

Stéphan insiste sur la nécessité de diversifier les écosystèmes : « Les forêts exploitées manquent de biodiversité et de résilience. Il faut au moins 5 essences forestières (espèces d’arbres) par hectare, avec au moins un arbre très ancien, et 2 arbres morts par hectare pour favoriser la biodiversité (oiseaux, insectes, lianes, lierre, plantes à fleurs). » Il souligne également que « certain maquis de chênes sont moins vulnérables aux activités humaines, mais aux aléas climatiques en raison de la topographie. »

Photo: MEDFORGEN / EFIMED

Aux lisières, la chaleur s’infiltre

L’étude met aussi en lumière un phénomène souvent invisible : l’effet de bordure. À mesure que l’on s’approche des limites de la forêt, la température augmente sensible­ment. Là où elle rencontre routes, champs ou zones exploitées qui accumulent la chaleur de façon considérable.
Cette influence peut s’étendre sur plusieurs centaines de mètres à l’intérieur du couvert forestier. Aux marges, les arbres sont plus exposés au soleil et au vent, la protection thermique s’effrite, et la forêt devient plus vulnérable.

Jean Stéphan alerte sur la vulnérabilité de certaines espèces : « Des espèces comme l’Abies cilicica (le Sapin de Cilicie) de ou le Juniperus foetidissima (Genévrier puant) sont très vulnérables face à la fragmentation, car ce sont des écosystèmes isolés qui peuvent souffrir d’un manque de diversité génétique, base de toute résilience. » Il appelle à une action urgente : « On ne peut plus attendre, il faut restaurer les forêts de façon scientifique et avec l’aide des locaux. Les forêts méditerranéennes ont été gérées par l’homme depuis trop longtemps, donc une préservation générale ne suffit pas. Il faut choisir des sites loin des activités humaines et en accord avec les modes de vie des locaux. » Il propose aussi de « s’intéresser aux variétés sauvages fruitières comme porte-greffes des espèces fruitières domestiques, car elles sont plus résistantes au réchauffement climatiques, maladies, parasites … »

Ce constat souligne un enjeu majeur : une forêt fragmentée, morcelée par les activités humaines, perd en efficacité climatique. À l’inverse, les grands massifs continus conservent mieux leur fraîcheur.

L’écologue conclut : « La nature ne reconnaît pas les frontières politiques. Pour conserver une espèce, il faut protéger l’intégralité de son pool génétique, qui s’étend sur toute son aire géographique. C’est dans cette diversité que réside la résilience : les allèles adaptés à la sécheresse au sud, les génotypes tolérants au gel au nord, ou les populations pré-adaptées aux conditions futures. » C’est dans cette optique que MEDFORGEN adopte une approche transfrontalière.

Au-delà des températures moyennes, les chercheurs ont observé un autre avantage des forêts strictement protégées : leur stabilité. D’une année à l’autre, les variations thermiques y sont plus faibles. Autrement dit, ces forêts amortissent les extrêmes. Dans un monde où les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes et plus intenses, cette stabilité est précieuse. Elle permet à de nombreuses espèces de survivre dans des microclimats plus cléments, alors que les conditions extérieures deviennent hostiles.

Carte de la température de surface terrestre dérivée de données de télédétection, avec des contours colorés indiquant les trois zones de gestion (SR, NP, PF).

Laisser faire la forêt
À l’heure où les stratégies climatiques cherchent des solutions rapides, ces résultats rappellent une évidence parfois négligée : la nature a ses propres mécanismes de régulation, à condition de lui en laisser le temps.
Protéger strictement certaines forêts, limiter les interventions humaines, restaurer des continuités écologiques… ces approches pourraient jouer un rôle clé dans l’adaptation au changement climatique.
Dans le bassin méditerranéen, particulièrement exposé au réchauffement, l’enjeu est crucial. Car ici, plus qu’ailleurs, chaque degré compte.
Et dans le silence des forêts anciennes, deux degrés de moins peuvent faire toute la différence.