À Beyrouth, quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, diplomates, universitaires et étudiants se sont réunis pour une soirée de commémoration à l’Université Saint-Joseph. Au-delà des enjeux géopolitiques, l’événement a remis au centre du débat la dimension humaine du conflit et la responsabilité de la communauté internationale.
Quatre ans.
Quatre ans que la guerre est revenue au cœur de l’Europe.
Quatre années de destruction, de résistance, d’exil. Mais aussi de solidarité.
À l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ), l’heure n’était ni à l’analyse militaire ni aux cartes stratégiques. Elle était à la mémoire.
Une guerre européenne devenue fracture mondiale
Le 24 février 2022, l’invasion russe de l’Ukraine a ouvert le conflit le plus meurtrier sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Quatre ans plus tard, les lignes de front ont fluctué, les bilans humains se sont alourdis, et la guerre s’est installée dans la durée.
Mais au-delà des chiffres, un constat s’impose : la guerre transforme les sociétés. Elle redéfinit les équilibres géopolitiques, reconfigure les alliances et bouleverse les trajectoires individuelles. Les historiens parlent déjà d’un tournant stratégique majeur du XXIᵉ siècle.
Hier soir, à Beyrouth, cette guerre lointaine géographiquement s’est incarnée autrement.

Scouts ukrainiens auprès de l’ambassadeur d’Ukraine au Liban saluant l’hymne nationale ukrainienne
Crédits photo Edward SFEIR
Une commémoration entre diplomatie et humanité
À la Faculté des lettres et des sciences humaines, l’amphithéâtre affichait complet. Étudiants, professeurs, représentants de la société civile et plus d’une vingtaine d’ambassadeurs ont répondu à l’invitation du Département d’Histoire et Relations Internationales, en collaboration avec l’Ambassade d’Ukraine au Liban et le Département de psychologie.
Pour Christian Taoutel, directeur du département, l’engagement universitaire est naturel :
« Il est tout à fait naturel qu’à l’Université Saint-Joseph et précisément au département d’histoire et de relations internationales, nous soyons aux côtés de l’Ukraine. Ces souffrances nous rappellent celles des habitants du sud Liban ou de Gaza. Nous ne pouvons pas être insouciants face aux malheurs des autres. »
L’université devient ici un espace de mémoire active : un lieu où l’histoire ne se contente pas d’être étudiée, mais où elle se vit et s’interroge.
Le silence d’un documentaire
La projection d’un documentaire consacré aux enfants d’Ukraine marque le cœur de la soirée.
Dans la salle, le silence domine.
Le film montre l’innocence face aux bombardements. Les écoles détruites. Les visages marqués par l’exil. Ici, la guerre n’est plus un chiffre. Elle a un regard. Elle a une voix.
Les sciences humaines et la psychologie rappellent une réalité documentée : l’exposition prolongée à la violence armée laisse des traces durables sur le développement cognitif et émotionnel des enfants. Stress post-traumatique, anxiété chronique, ruptures scolaires — la guerre imprime sa marque bien au-delà du champ de bataille.
La diplomatie face à la durée du conflit
Les représentants diplomatiques présents ont livré des messages convergents.
Hervé Magro, ambassadeur de France au Liban, parle de « quatre années terribles »
« Pourquoi ? Pour gagner quelques kilomètres… La France a tout essayé pour prévenir ce conflit. Notre devoir est de nous tenir aux côtés de l’Ukraine. Les Ukrainiens défendent des valeurs communes de l’Europe. Il faut arrêter ce massacre, y compris pour les victimes russes, et construire une paix au cœur de l’Europe. »
Roman Goriainov, ambassadeur d’Ukraine au Liban, appelle à une pression internationale accrue « La Russie doit absolument cesser les bombardements. Nous demandons à nos partenaires de contribuer à faire pression pour arrêter les atrocités. »
Aleksandra Bukowska-McCabe rappelle le soutien constant de la Pologne « Après quatre ans de guerre, la Pologne continue de soutenir l’Ukraine dans sa lutte pour la liberté et l’indépendance. Nous comprenons très bien leur position. Nous soutenons tous leurs efforts pour la paix. »
À travers ces prises de parole se dessine une lecture historique claire : la guerre en Ukraine dépasse la seule question territoriale. Elle interroge les principes de souveraineté, d’intégrité territoriale et d’équilibre de sécurité en Europe.

Des ambassadeurs de plus de vingt pays différents étaient présents à la conférence.
Crédits photo : Edward SFEIR
Beyrouth, écho des fractures du monde
La présence de la communauté ukrainienne au Liban, d’associations comme Plast Lebanon et de nombreux représentants diplomatiques donne à la soirée une dimension internationale.
La solidarité ne se limite pas aux frontières européennes. Elle s’exprime ici, à Beyrouth.
Dans un Liban lui-même marqué par les crises successives, la guerre en Ukraine résonne différemment. Elle rappelle que les conflits contemporains sont interconnectés : économiques, énergétiques, migratoires. L’histoire globale ne se vit plus par continents isolés, mais par effets en chaîne.
Pr. Christian TAOUTEL, directeur du département Histoire relations internationales à l’USJ.
Crédits photo : Edward SFEIR
Mémoire, dignité, responsabilité
Quatre ans après le début du conflit, l’Ukraine continue de résister. Mais hier soir, il ne s’agissait pas seulement de résilience.
Il s’agissait de mémoire.
De dignité.
Et de responsabilité collective.
Parce que lorsque la guerre frappe quelque part,
elle interroge partout.
Et l’histoire, elle, retiendra que même loin du front, des voix ont choisi de ne pas détourner le regard.

