Dans les conflits contemporains, la guerre ne se joue pas seulement sur le terrain, mais aussi dans les mots. Au cœur de cette bataille invisible, les traducteurs et interprètes assurent la circulation du sens entre langues, cultures et acteurs opposés, au péril de leur vie. Témoins directs de la violence et artisans discrets de la communication, ils occupent une position stratégique encore largement sous-estimée par la recherche comme par les récits de guerre.
En partenariat avec l’Ecole de Traducteurs et d’Interprètes de Beyrouth (ETIB-USJ)
Dans les zones de conflit, la communication devient une question de vie ou de mort. Entre armées étrangères, populations locales, organisations humanitaires et médias, un acteur discret assure la circulation du sens : le traducteur. Loin d’être un simple intermédiaire linguistique, il se trouve au cœur des dynamiques de guerre, exposé à des risques extrêmes, tout en influençant, souvent de manière invisible, le déroulement même des conflits.
Un maillon indispensable de la communication en guerre
La traduction, et plus particulièrement l’interprétation, constitue un outil central de communication dans les contextes de crise. Elle permet de transmettre des informations en temps réel entre acteurs qui ne partagent ni langue ni culture. Dans les zones de guerre, cette fonction devient cruciale : elle intervient lors d’opérations militaires, d’entretiens avec des civils, dans les camps de réfugiés ou encore dans les médias.
L’interprétation peut prendre plusieurs formes : simultanée, consécutive ou de terrain, mais c’est cette dernière, exercée directement sur le champ de bataille ou dans des environnements instables, qui s’avère la plus exigeante. Dans ces contextes, les traducteurs doivent adapter leur langage à des publics souvent vulnérables, peu instruits ou traumatisés, en simplifiant le discours sans en altérer le sens.
Cette dimension humaine est particulièrement marquée dans le travail avec des populations déplacées. Comme le souligne Grace Bou Khaled, interprète travaillant avec des demandeurs d’asile, les professionnels sont souvent perçus comme « une planche de salut ». Elle insiste sur la dimension psychologique du métier : il s’agit de rester objectif face à des récits marqués par la violence, tout en développant, avec l’expérience, une forme de distance émotionnelle nécessaire à la continuité du travail.
Au-delà des mots : un rôle stratégique dans la guerre
Les traducteurs ne se contentent pas de transmettre des messages. Ils participent activement à la construction des récits de guerre. Selon une analyse narrative, ils influencent les représentations du conflit en relayant (ou en modulant) les discours des différentes parties. Leur travail contribue ainsi à façonner la perception publique de l’ennemi, des alliés et des enjeux.
Ce rôle est d’autant plus stratégique que les guerres modernes reposent largement sur des récits opposant un « nous » à un « eux ». Dans ce contexte, la position du traducteur devient ambiguë : il peut être perçu comme un pont entre les camps, mais aussi comme un élément suspect, dont l’allégeance est constamment interrogée.
L’expérience de terrain confirme cette responsabilité. Carla Abi Akl, traductrice et interprète au Comité international de la Croix-Rouge, rappelle que « le traducteur est un intermédiaire entre l’organisation et les personnes », chargé de transmettre non seulement des mots, mais aussi des intentions et des nuances culturelles. Dans les opérations humanitaires, où chaque formulation peut être interprétée politiquement ou émotionnellement, « il est essentiel de comprendre ce que les gens veulent et doivent comprendre sans créer de conflits ».
Ainsi, les traducteurs participent à la circulation de l’information, mais aussi à sa transformation. Leur intervention peut influencer des décisions militaires, des négociations ou des opérations humanitaires, parfois de manière décisive mais rarement visible.

Une profession à haut risque
Travailler comme traducteur en zone de guerre implique une exposition directe à des dangers multiples. Les études montrent que ces professionnels font face à des menaces physiques : bombardements, attaques armées, enlèvements, mais aussi à des pressions psychologiques intenses.
À ces risques théoriques s’ajoutent des situations concrètes de terrain. Carla Abi Akl évoque des interventions dans des zones instables comme Aïn el-Helwé, où « une rafale de Kalachnikov » a soudainement éclaté, ou encore des évacuations d’urgence vers des abris lors de frappes. Même les déplacements quotidiens vers le lieu de travail deviennent des situations à risque, illustrant la permanence du danger.
Le simple déplacement vers une zone dangereuse, souvent sous escorte militaire, constitue déjà un facteur de stress majeur. À cela s’ajoutent les conditions de travail précaires, l’instabilité sécuritaire et la nécessité de rester concentré dans des situations extrêmes.
Les traducteurs sont également confrontés à des difficultés spécifiques :
- Barrières linguistiques et culturelles, amplifiées par la diversité des dialectes ;
- Accès limité à l’information, en raison de la destruction des infrastructures ;
- Pressions émotionnelles, liées à l’exposition quotidienne à la violence et à la souffrance ;
- Risques de représailles, notamment lorsqu’ils sont perçus comme collaborant avec une partie du conflit.
Entre neutralité et engagement : un équilibre fragile
L’un des défis majeurs du métier réside dans la nécessité de rester neutre. Les traducteurs doivent transmettre fidèlement les propos de chaque partie sans les altérer ni les interpréter, malgré leurs propres expériences et émotions.
Cette exigence est d’autant plus difficile que nombre d’entre eux sont originaires des zones de conflit. Ils portent donc un vécu personnel, parfois traumatique, qui peut entrer en tension avec leur devoir de neutralité. Carla Abi Akl souligne ainsi qu’« il est très difficile de rester neutre lorsque nous vivons le conflit au quotidien ».
La précision lexicale devient alors un enjeu central. « Chaque mot a un impact », explique-t-elle, évoquant le temps parfois nécessaire pour choisir un terme approprié, ou les réactions suscitées par un simple changement d’ordre dans une phrase. Dans un cas, le déplacement du mot « tué » dans un communiqué a suffi à provoquer une polémique sur les réseaux sociaux, illustrant la sensibilité extrême du langage en contexte de guerre.
Malgré ces contraintes, les traducteurs s’efforcent de maintenir une posture éthique. Leur mission consiste à faciliter la compréhension, sans influencer le message, et à « faire partie de la solution, pas du problème ».

Invisibles mais déterminants
Malgré leur importance, les traducteurs restent largement absents des récits officiels de guerre. Les archives, les témoignages militaires ou médiatiques mentionnent rarement leur rôle, les reléguant à la marge des événements.
Cette invisibilité contraste avec leur impact réel. En facilitant ou en entravant la communication, ils peuvent influencer la compréhension mutuelle, la gestion des crises et même l’issue de certaines situations.
Dans certaines organisations, cette reconnaissance commence toutefois à émerger. Au sein du Comité international de la Croix-Rouge, par exemple, le travail des traducteurs gagne en visibilité, notamment à travers leur rôle dans la communication numérique et les conférences. L’intégration d’outils d’intelligence artificielle permet également d’optimiser certaines tâches, offrant davantage de temps pour un travail d’analyse linguistique fine.
Mais au-delà des outils et des structures, la dimension humaine reste centrale. Les traducteurs deviennent souvent les dépositaires de récits intimes et douloureux. « Les gens en détresse nous confient des vérités bien trop lourdes », confie Carla Abi Akl. Dans ce contexte, traduire ne consiste plus seulement à transmettre des mots, mais à porter des voix.
Les recherches sur les traducteurs en temps de guerre restent encore limitées, malgré leur rôle central. Pourtant, les défis qu’ils rencontrent : sécuritaires, linguistiques, psychologiques ; montrent la nécessité de mieux les former, les protéger et les reconnaître. Car dans le chaos des conflits, où chaque mot peut peser lourd, les traducteurs ne sont pas seulement des passeurs de langues : ils sont des acteurs essentiels de la guerre, au croisement du langage, du pouvoir et de l’humain.
