L’électricité est l’un des principaux freins au développement économique du Liban. Derrière les longues coupures de courant qui rythment le quotidien des habitants se cache une crise bien plus profonde, où se mêlent contraintes techniques, difficultés financières, gouvernance défaillante et instabilité politique. La guerre récente n’a fait qu’accentuer des faiblesses qui existaient depuis plusieurs décennies.

Le déséquilibre entre la production et la consommation est spectaculaire. La capacité de production effective du Liban n’est aujourd’hui que de 320 à 350 MW, alors que la demande nationale peut atteindre 4 000 MW lors des pics estivaux. Autrement dit, le système public ne couvre qu’environ 8 à 9 % des besoins maximaux du pays.
Ce déficit explique les pénuries chroniques d’électricité qui touchent les ménages, les entreprises et les administrations publiques depuis plusieurs décennies.

Une dépendance massive aux générateurs privés

L’incapacité du réseau public à répondre à la demande a favorisé le développement d’un vaste marché parallèle de l’électricité.
Dans la banlieue sud de Beyrouth, les autorités municipales estiment qu’environ 700 générateurs diesel alimentent les quartiers. À l’échelle du Grand Beyrouth, le nombre dépasserait 9 000 générateurs, certains desservant jusqu’à 1 000 foyers chacun.
Ces installations permettent de compenser les défaillances du réseau public mais s’accompagnent de coûts économiques élevés, d’une forte dépendance au diesel et d’importants impacts environnementaux.

Des infrastructures vétustes et peu performantes

Les difficultés ne concernent pas uniquement la production. Les réseaux de transport et de distribution sont vieillissants et génèrent d’importantes pertes d’électricité.

Ces pertes sont à la fois :
     • techniques, liées à la vétusté des équipements ;
     • non techniques, dues notamment aux branchements illégaux, à la fraude, ainsi qu’aux difficultés de facturation et de recouvrement.
Ces inefficacités réduisent fortement le rendement du système électrique et limitent les bénéfices attendus des futurs investissements.

Un secteur sous-financé

La crise financière limite fortement les capacités d’investissement de l’État. Le Groupe de la Banque mondiale a déjà engagé 250 millions de dollars pour lancer la reconstruction des zones affectées par le conflit. Toutefois, le rapport souligne que les besoins pourraient dépasser 1 milliard de dollars, dont une part importante sera consacrée à la réhabilitation du réseau électrique, au développement de centrales solaires, à la modernisation du réseau et à l’amélioration des systèmes de facturation.
À titre de comparaison, seuls 20 millions de dollars ont jusqu’à présent été consacrés à des réparations ponctuelles sur les infrastructures électriques les plus endommagées.

À ces difficultés s’ajoutent les problèmes de trésorerie chroniques d’Électricité du Liban (EDL). Selon le ministère de l’Énergie, les administrations publiques cumulaient, au 30 mai 2026, près de 328 millions de dollars d’impayés envers l’entreprise, une dette qui augmente d’environ 12 millions de dollars chaque mois. Le ministre qualifie ainsi l’État de « premier mauvais payeur » et propose un plan de remboursement progressif de 50 millions de dollars par mois.
Cette situation intervient alors qu’EDL fait face à une hausse des coûts du carburant, estimée à près de 39 % au-dessus des prévisions, au maintien de tarifs jugés insuffisants pour couvrir les coûts de production, ainsi qu’aux exonérations accordées aux régions sinistrées après le conflit, que l’État n’a pas compensées. Résultat : faute de liquidités, l’entreprise peine à financer la production d’électricité et les investissements indispensables à la modernisation du réseau.

Une gouvernance fragmentée

L’un des constats majeurs du rapport est la fragmentation de la gouvernance énergétique.
Des chercheurs de l’Arab Reform Initiative ont mené 13 entretiens approfondis avec des représentants d’institutions publiques, d’organisations internationales, d’ONG, de syndicats, de centres de recherche et d’autres acteurs du secteur énergétique. Leur analyse montre qu’au moins six groupes d’acteurs interviennent simultanément dans la gestion de l’énergie dans la région de Beyrouth, souvent avec une coordination limitée.
Cette multiplicité d’intervenants ralentit les prises de décision, complique les projets de modernisation et réduit l’efficacité des investissements.

Le solaire progresse, mais reste insuffisant

Face aux défaillances du réseau public, les ménages investissent de plus en plus dans les panneaux photovoltaïques.
Selon les données du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS-L), l’énergie solaire ne couvrait encore qu’environ 3,3 % de la demande nationale d’électricité en 2023, malgré une forte croissance des installations privées.
Cette progression reste freinée par des obstacles réglementaires, des difficultés de financement et l’absence d’une stratégie nationale cohérente.

Une réforme indispensable

Au-delà des investissements, les auteurs considèrent que la sortie de crise passe par des réformes profondes.
Ils préconisent notamment la modernisation du réseau électrique, le renforcement des capacités nationales de production, une meilleure coordination entre les institutions publiques, la réduction des pertes techniques et commerciales, ainsi qu’une gouvernance plus transparente.

Sans ces transformations structurelles, la reconstruction risque de reproduire les faiblesses qui caractérisent le secteur électrique libanais depuis plusieurs décennies.

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