Chaque été, la même idée revient : « Il ne faut pas se baigner au Liban, la mer est polluée. » Pourtant, la réalité est bien plus nuancée.
Le dernier rapport du Centre national des sciences marines du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS-L) montre qu’en 2026, près de sept plages sur dix présentent une qualité d’eau compatible avec la baignade, tandis qu’environ un tiers du littoral reste affecté par une pollution bactériologique parfois importante.
Ces résultats invitent à dépasser les idées reçues et à mieux comprendre ce que signifie réellement une « plage polluée ».
Ce que mesure réellement le CNRS
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les chercheurs ne cherchent pas des déchets flottants ou des hydrocarbures lorsqu’ils évaluent la qualité des plages.
Le principal indicateur utilisé est la pollution bactériologique, c’est-à-dire la présence de bactéries provenant essentiellement des eaux usées rejetées en mer. Le programme suit les recommandations du programme méditerranéen MEDPOL des Nations unies et les lignes directrices de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Depuis plus de quarante ans, des prélèvements sont réalisés chaque mois sur 37 stations fixes, réparties de Qleyaat, au nord, jusqu’à Naqoura, au sud. Les échantillons sont prélevés à environ 50 cm sous la surface, puis les résultats sont compilés sur une période glissante de trois ans afin de limiter les effets des variations saisonnières.
L’indicateur retenu est celui des streptocoques fécaux (Fecal Streptococci), considérés comme un excellent marqueur d’une contamination par les eaux usées et donc du risque sanitaire pour les baigneurs.
Trois catégories de risque
Le classement repose sur un seuil simple :
• 1 à 200 colonies bactériennes pour 100 mL d’eau : qualité bonne à très bonne, baignade considérée comme sûre ;
• 201 à 500 colonies : baignade possible mais avec prudence ;
• plus de 500 colonies : pollution importante, baignade déconseillée.
Ces seuils ne mesurent donc pas directement la propreté visuelle de l’eau, mais le risque microbiologique, c’est-à-dire la probabilité d’être exposé à des agents pathogènes responsables de gastro-entérites, d’infections cutanées, oculaires ou ORL.

Une côte plus saine qu’on ne l’imagine
Les chiffres de 2026 sont plus encourageants que la réputation du littoral libanais.
Sur les 37 sites suivis, le CNRS classe :
• 25 plages (68 %) comme propres à la baignade ;
• 5 sites (13 %) nécessitant de la prudence ;
• 7 sites (19 %) comme fortement pollués.
Les meilleures qualités d’eau se retrouvent notamment à Qleyaat, Enfé, Batroun, Amchit, Jbeil, Bouar, Safra, Khaldé, Rmeilé, Ghaziyé, Sarafand, Adloun, Abbassiyé ou encore sur la plage de la réserve naturelle de Tyr.
À l’inverse, plusieurs sites restent chroniquement touchés par la pollution, notamment le littoral d’Antélias, Dbayé, le port de Jounieh, Ramlet el-Baïda, la Manara ou encore la plage publique de Tripoli.

Pourquoi certaines plages restent-elles contaminées ?
Le problème ne vient pas de la mer elle-même.
La pollution est principalement liée aux rejets d’eaux usées insuffisamment traitées, qui rejoignent directement le littoral par les réseaux d’égouts, les embouchures des fleuves ou les exutoires côtiers. Les stations surveillées ont justement été choisies pour représenter différents contextes : plages publiques et privées, embouchures de rivières, zones industrielles et secteurs recevant des rejets d’eaux usées.
La pollution peut ainsi varier fortement sur quelques centaines de mètres seulement. Une plage peut afficher une excellente qualité tandis qu’une autre, située à proximité d’un émissaire d’eaux usées, devient impropre à la baignade.
Une situation qui évolue
L’étude montre également que la qualité des eaux n’est pas figée.
Certaines municipalités ont obtenu des améliorations notables. C’est le cas de Qleyaat, d’Aïn el-Mreissé à Beyrouth et de Ghaziyé, qui passent d’une catégorie prudente à une bonne qualité d’eau. À l’inverse, d’autres sites connaissent une dégradation, notamment Damour, Jiyé ou encore la plage des restaurants de Tyr.
Ces évolutions démontrent que des actions locales : amélioration des réseaux d’assainissement, entretien des exutoires ou réduction des rejets, peuvent produire des effets mesurables sur la qualité du littoral.
Pollution ne signifie pas toujours déchets visibles
Une eau peut paraître parfaitement limpide tout en contenant une concentration élevée de bactéries invisibles.
À l’inverse, une mer légèrement trouble après une houle ou un épisode venteux n’est pas forcément contaminée sur le plan sanitaire.
C’est précisément pourquoi les analyses microbiologiques restent indispensables : elles permettent d’évaluer un risque que l’œil humain est incapable de détecter.
Les méduses : un autre phénomène souvent mal compris
Le rapport 2026 consacre également un chapitre aux méduses, dont l’arrivée précoce cette année a inquiété de nombreux baigneurs.
Les scientifiques rappellent pourtant que ces animaux existent depuis plus de 500 millions d’années et remplissent plusieurs fonctions écologiques essentielles. Elles participent au fonctionnement des chaînes alimentaires marines, servent de nourriture à certaines tortues et poissons et constituent également un indicateur des changements environnementaux.
L’espèce devenue la plus commune au Liban est la méduse migratrice (Rhopilema nomadica), arrivée depuis la mer Rouge via le canal de Suez. Son abondance varie selon les courants marins, les vents, la température de l’eau, mais aussi sous l’effet du changement climatique, de la pollution et de la surpêche, qui modifient les équilibres écologiques.


Une photographie scientifique indispensable
Chaque été, les résultats du CNRS rappellent que parler du littoral libanais comme d’un espace uniformément pollué est scientifiquement inexact.
Le suivi réalisé depuis plus de quatre décennies offre une photographie précise de l’état sanitaire des eaux de baignade et constitue aujourd’hui l’un des rares programmes environnementaux continus couvrant l’ensemble du littoral libanais. Il fournit aux citoyens comme aux décideurs des données essentielles pour protéger la santé publique, orienter les politiques d’assainissement et suivre l’évolution des écosystèmes côtiers.
Plus qu’un simple classement des plages, ce suivi rappelle surtout qu’un littoral peut être restauré lorsque les sources de pollution sont identifiées et traitées, mais qu’il demeure vulnérable tant que les rejets d’eaux usées continuent d’atteindre la mer.
