Réseaux intermittents, tarification inadaptée, pollution, infrastructures fragiles et effets de la guerre : le problème de l’eau au Liban est devenu une crise systémique. Des solutions existent pourtant, de la réforme de la gouvernance à l’agroécologie, en passant par les énergies renouvelables et les solutions fondées sur la nature.
Au Liban, être raccordé au réseau public ne signifie pas nécessairement avoir accès à une eau disponible, abordable et sûre. Dans de nombreux foyers, la facture officielle n’est plus qu’une composante d’un système beaucoup plus coûteux : citernes, bouteilles, pompes, réservoirs, générateurs, filtres et entretien viennent s’ajouter au tarif public. Le paradoxe est résumé par le titre d’une récente étude de l’Arab Reform Initiative (ARI) consacrée au secteur : « payer plus, obtenir moins ». Cette étude a été discutée ainsi que plusieurs autres enjeux lors d’une conférence sur ce sujet organisée par l’ARI en partenariat avec plusieurs acteurs locaux.
La crise libanaise de l’eau est ainsi moins une simple histoire de rareté qu’une combinaison de défaillances techniques, énergétiques, institutionnelles, financières et environnementales. Elle touche à la fois la quantité disponible, la régularité de l’approvisionnement, la qualité sanitaire de l’eau et, surtout, la capacité de l’État à garantir un service public prévisible.
Une facture qui ne garantit pas le service
Le système actuel repose largement sur une tarification forfaitaire liée au statut de raccordement plutôt qu’à la quantité réellement fournie. Selon l’étude consacrée au régime tarifaire libanais, cette logique crée un décalage fondamental entre payer pour être raccordé et payer pour recevoir effectivement un service. Les ménages peuvent donc s’acquitter de leur facture tout en devant acheter de l’eau ailleurs lorsque le réseau ne fonctionne pas suffisamment.
Les données du ministère de l’Énergie et de l’Eau pour 2020 illustrent également les limites du suivi et du comptage. Dans l’Établissement des eaux du Liban-Nord, 63 % des abonnés étaient recensés comme équipés de compteurs ; cette proportion était de 32 % dans la Békaa, 79 % dans l’établissement de Beyrouth-Mont-Liban et 51 % au Liban-Sud. Le même tableau fait apparaître des taux de collecte très différents selon les établissements, de 31 % à Beyrouth-Mont-Liban à 45 % dans le Nord.
Le problème n’est donc pas seulement celui du prix de l’eau, mais celui de la relation entre prix, volume, qualité et responsabilité. Une réforme tarifaire qui ne serait pas accompagnée d’un service mesurable et prévisible pourrait même reproduire l’injustice existante, plutôt que la corriger.
Le véritable prix de l’eau est ailleurs
Pour les ménages, le coût réel est celui de l’ensemble du système nécessaire pour rendre l’eau utilisable : tarif officiel, eau en bouteille ou achetée à des camions-citernes, stockage, pompage, électricité, carburant, maintenance et parfois traitement domestique.
L’écart de prix entre les différentes sources est spectaculaire. L’étude cite, à titre de comparaison, un coût moyen d’environ 0,0017 dollar par litre pour l’eau distribuée par le réseau, contre 0,5238 dollar par litre pour l’eau embouteillée, 0,0045 dollar pour l’eau livrée par camion-citerne et 0,0010 dollar pour l’eau provenant des puits.
Cette économie parallèle de l’eau devient alors une infrastructure de substitution. Les camions-citernes ne remplacent pas officiellement le réseau public, mais ils en remplissent les lacunes lorsque l’approvisionnement devient trop intermittent. Or leur fonctionnement soulève aussi des questions de traçabilité : origine de l’eau, transport, remplissage, stockage et conditions d’utilisation peuvent être difficiles à contrôler.

Crédits photo : Ranine AWWAD pour 961 Scientia
Quand l’électricité devient une question d’eau
Au Liban, l’eau et l’énergie sont indissociables. Une station de pompage peut exister physiquement et pourtant devenir incapable de fonctionner lorsque l’électricité ou les moyens de financer son exploitation viennent à manquer.
L’étude montre que les dépenses opérationnelles ; électricité, carburant, personnel, pièces de rechange, maintenance constituent un déterminant direct de la continuité du service. Une infrastructure peut donc être construite et financée sans pour autant garantir sa pérennité si les coûts quotidiens d’exploitation ne sont pas assurés.
C’est précisément l’un des points soulevés lors de la conférence : le cycle eau-énergie doit être repensé. Stations de pompage, installations de traitement, barrages et stations d’épuration pourraient progressivement intégrer davantage d’énergie solaire afin de réduire leur dépendance aux combustibles et à un approvisionnement électrique instable.
Mais la technologie ne suffira pas. Comme l’ont souligné les intervenants, une station solaire mal gouvernée, mal entretenue ou sans responsable clairement identifié restera une infrastructure vulnérable.
Une qualité rarement garantie
Lorsque le réseau devient intermittent, la qualité de l’eau ne dépend plus uniquement de sa source. Elle dépend de toute la chaîne : captage, transport, pompage, stockage et utilisation finale.
La faible pression dans les conduites peut notamment favoriser des risques d’intrusion lorsque le réseau se remet en charge. Les citernes mal entretenues peuvent accumuler des sédiments. Les systèmes de stockage et les points de transfert peuvent devenir des maillons supplémentaires de contamination.
Cette situation transforme la sécurité sanitaire en question de justice sociale. Les ménages disposant de davantage de ressources peuvent acheter de l’eau en bouteille, installer des filtres, entretenir leurs réservoirs ou choisir des fournisseurs considérés comme plus fiables. Les ménages les plus pauvres disposent de moins de possibilités pour réduire leur exposition et sont davantage contraints de rationner leur consommation ou d’accepter une incertitude plus importante.
L’épisode de choléra de 2022, premier épisode de ce type au Liban depuis 1993 selon le document, a brutalement rappelé que la fragilité du système hydrique peut devenir un problème de santé publique.
Une gouvernance fragmentée
Derrière les tuyaux, les pompes et les réservoirs se trouve un autre problème : celui de la gouvernance.
Les intervenants de la conférence ont insisté sur l’absence persistante d’une vision suffisamment intégrée du secteur. Les projets ont souvent été conçus ou administrés séparément, sans articulation suffisante entre eau potable, assainissement, agriculture, occupation des sols, protection des écosystèmes, énergie et sécurité alimentaire.
L’étude sur le régime tarifaire identifie cinq éléments essentiels à une meilleure gouvernance : des règles et droits clairement définis, une application cohérente des règles, des données accessibles, des responsabilités clairement attribuées aux intermédiaires et des ressources opérationnelles suffisantes.
En pratique, les usagers ne savent pas toujours qui décide de la distribution, pourquoi l’eau n’arrive pas, quelle institution est responsable ou vers qui se tourner lorsqu’un problème persiste. L’absence d’informations lisibles transforme alors les règles publiques en négociations informelles, faisant davantage intervenir municipalités, intermédiaires, fournisseurs privés ou relations personnelles. La crise de l’eau devient ainsi aussi une crise de confiance.
Des solutions locales qui montrent déjà la voie
Pourtant, certains exemples libanais montrent qu’il est possible d’améliorer le service sans attendre une refonte complète de tout le système national.
À Hammana, la gestion locale des sources, des réservoirs et de certaines composantes du réseau a permis à la municipalité de réagir plus rapidement aux problèmes de continuité et de maintenance. À Ouzai, la création d’une zone de service mesurée et gérée localement a rendu les flux et la distribution plus lisibles, malgré le maintien de certaines difficultés liées à l’informalité. Dans la région d’Al-Qaraoun et Al-Buhayra, un protocole entre l’Établissement des eaux de la Békaa et l’union des municipalités a permis de clarifier les responsabilités et de rapprocher les fonctions opérationnelles des acteurs locaux.
Ces expériences ne constituent pas des solutions nationales clés en main. Elles montrent cependant qu’un service devient plus gouvernable lorsque l’unité de service est clairement délimitée, mesurable, dotée d’un responsable identifié et accessible aux usagers.
Autrement dit, la décentralisation opérationnelle peut parfois permettre de gagner en efficacité sans nécessairement privatiser le service.
Redonner une place à la nature
La troisième voie évoquée lors de la conférence consiste à ne plus opposer infrastructures « grises » et environnement.
Les solutions fondées sur la nature peuvent contribuer au stockage, à la circulation, à la filtration et à la réutilisation de l’eau. Zones humides artificielles, murs végétalisés, espaces verts capables de retenir les eaux ou systèmes hybrides combinant ingénierie et processus naturels peuvent jouer plusieurs rôles simultanément.
L’intérêt scientifique de ces approches réside justement dans leur caractère multifonctionnel : une même intervention peut contribuer à la gestion de l’eau, à la réduction de la pollution, à l’atténuation des îlots de chaleur urbains et à l’amélioration des écosystèmes.
À l’Université américaine de Beyrouth, l’un des exemples évoqués durant la conférence repose ainsi sur un système de mur végétalisé permettant de traiter des eaux issues d’un bâtiment, de récupérer l’eau puis de la réutiliser.
Mais ces solutions exigent de l’espace. Or, dans les villes libanaises, l’espace est fortement soumis à la pression immobilière. D’où l’intérêt des systèmes hybrides, combinant infrastructures construites et fonctions naturelles.
L’agriculture, une infrastructure hydrique
L’agriculture est un autre levier.
L’agroécologie présentée durant la conférence ne se limite pas à une agriculture « sans produits chimiques ». Elle repose sur un système plus large associant santé des sols, biodiversité, économie locale, réduction des chaînes d’approvisionnement et connaissances paysannes.
La restauration des sols devient alors un outil de gestion de l’eau. Compost, paillage, couverture des sols et pratiques agricoles adaptées peuvent améliorer la capacité du sol à retenir l’humidité et réduire les besoins en eau.
La question des semences locales est également centrale. Selon l’intervention consacrée à l’agroécologie, des variétés locales capables de se reproduire et de s’adapter aux conditions changeantes constituent une ressource stratégique face au changement climatique et à la dépendance aux importations.
Cette approche relie directement eau, agriculture et sécurité alimentaire. Un pays qui protège ses sols et améliore leur capacité à retenir l’eau réduit simultanément certaines pressions sur ses ressources hydriques et renforce sa résilience alimentaire.
L’eau comme arme de guerre
À cette crise structurelle s’ajoute désormais la guerre.
Les notes de la conférence rapportent l’arrêt complet de plusieurs stations d’assainissement et de pompage, privant des villages du Liban-Sud et de la Békaa d’accès à l’eau. Le Litani, long de 176 kilomètres, a été présenté comme particulièrement affecté, avec des attaques et des contaminations qui auraient également touché les écosystèmes de la rivière et du lac de Qaraoun.
Les intervenants ont également évoqué des inquiétudes concernant la présence de glyphosate et l’utilisation de phosphore blanc au Liban-Sud, notamment quant à une éventuelle contamination des nappes phréatiques. Ces conséquences restent, selon les informations présentées lors de la conférence, insuffisamment documentées et nécessitent donc des analyses scientifiques.
La destruction des infrastructures hydrauliques ne constitue pas seulement une perte matérielle. Elle peut empêcher le retour des populations dans les villages touchés. Les notes de conférence soulignent ainsi que la reconstruction des réseaux d’eau constitue une condition préalable au retour et à la réinstallation des habitants.
Le rapport consacré à la justice hydrique transfrontalière rappelle d’ailleurs que le droit humanitaire international protège les infrastructures hydrauliques et interdit de prendre pour cible les installations nécessaires à l’approvisionnement en eau des populations civiles. Il souligne également que le bombardement d’infrastructures hydrauliques peut priver directement des populations de leur accès à l’eau.
Des ressources encore sous-exploitées
La géographie libanaise ajoute une autre complexité : une partie des ressources hydriques dépasse les frontières nationales.
Le Liban partage notamment des bassins avec la Syrie et Israël. Au nord, le Nahr el-Kabir al-Janoubi et l’Oronte sont des cours d’eau transfrontaliers ; au Sud, le système Hasbani-Wazzani appartient au bassin du Jourdain. Des ressources souterraines sont également partagées.
Dans le cas de l’Oronte, l’accord de 1994 établit une part libanaise de 80 millions de mètres cubes par an lorsque le débit dépasse 400 millions de mètres cubes, tandis que lorsque le débit tombe sous ce seuil, la part libanaise est fixée à 20 % du débit annuel total.
Mais le problème n’est pas seulement juridique. Les accords transfrontaliers restent difficiles à appliquer lorsque les institutions sont faibles, que les tensions politiques persistent et que les infrastructures font défaut. Le document relève également que des restrictions sur le forage des eaux souterraines prévues par les accords ont, dans la pratique, été peu respectées, tandis que les surfaces irriguées et les prélèvements augmentaient.
Le cas du Nahr el-Kabir illustre lui aussi les limites de la coopération : un accord libano-syrien prévoit un partage de l’eau et la construction d’un barrage commun, mais le projet prévu n’a jamais été réalisé.
Les notes de conférence soulignent par ailleurs que le Liban dispose de droits sur 80 millions de m³ de l’Oronte, mais n’en exploite pas pleinement le potentiel, et qu’une partie des ressources du Nahr el-Kabir reste également sous-utilisée.
Le problème des eaux usées : le chaînon oublié
Impossible de résoudre durablement la crise sans s’attaquer à l’assainissement.
Le rapport sur les eaux transfrontalières relève, dans certains bassins partagés, la présence d’eaux usées domestiques non traitées, de rejets de déchets incontrôlés et de pratiques agricoles non durables. Des quantités importantes d’azote et de phosphore ont été relevées, ainsi que des métaux lourds dans les sédiments des cours d’eau.
La question est fondamentale : produire davantage d’eau potable sans empêcher la contamination des rivières, des lacs et des nappes revient à traiter les symptômes sans supprimer une partie de la cause.
La gestion de l’eau doit donc être pensée comme un cycle complet : captage, distribution, consommation, collecte des eaux usées, traitement, réutilisation et retour contrôlé dans l’environnement.
Vers un nouveau contrat de l’eau
Les interventions de la conférence convergent finalement vers une même idée : le Liban n’a pas seulement besoin de nouvelles infrastructures. Il doit reconstruire un contrat politique autour de l’eau.
Ce contrat devrait reposer sur quatre principes : fiabilité, équité, abordabilité et sécurité.
La fiabilité signifie que l’usager doit savoir quand l’eau arrive et pouvoir compter sur une continuité minimale. L’équité implique que deux ménages officiellement raccordés ne soient pas condamnés à des réalités radicalement différentes selon leur revenu, leur altitude, leur quartier ou leur capacité à investir dans des réservoirs et des pompes. L’abordabilité suppose de considérer le coût réel supporté par les ménages plutôt que le seul montant de la facture publique. Enfin, la sécurité exige que la qualité de l’eau soit contrôlée sur toute la chaîne.
L’étude consacrée au régime tarifaire propose, dans cette logique, un minimum opérationnel particulièrement concret : créer des unités de service mesurables, attribuer clairement la responsabilité de leur fonctionnement, intégrer réellement les coûts d’exploitation et de maintenance ainsi que les contraintes énergétiques, et mettre en place une interface accessible pour les plaintes et leur suivi.
Une révolution moins technologique que politique
Le Liban possède des barrages, des sources, des nappes, des rivières, des infrastructures de pompage et des compétences scientifiques. Il dispose également d’un cadre juridique national et d’engagements internationaux reconnaissant le droit à une eau suffisante, sûre, acceptable, physiquement accessible et abordable.
Ce qui manque le plus n’est donc pas nécessairement une technologie miracle.
Il faut mesurer davantage, entretenir les infrastructures existantes, sécuriser leur alimentation énergétique, contrôler la qualité, traiter les eaux usées, protéger les bassins versants, restaurer les sols, développer les solutions fondées sur la nature et surtout clarifier qui décide, qui paie, qui entretient et qui répond aux citoyens.
Les expériences locales montrent qu’une amélioration est possible même dans un environnement institutionnel fragile. Elles montrent aussi leurs limites : aucune ne peut, à elle seule, résoudre la crise énergétique nationale, les ambiguïtés juridiques, les inégalités sociales ou la fragilité financière du secteur.
La véritable transition hydrique libanaise ne consistera donc pas seulement à construire davantage de réservoirs ou de stations. Elle devra transformer l’eau d’une ressource gérée dans l’urgence en un service public mesurable, contrôlé et équitable, tout en reconnaissant que la rivière, la nappe, le sol, la forêt, la ferme et la ville appartiennent au même système.
Au Liban, la question n’est finalement pas seulement : « Avons-nous assez d’eau ? »
Elle est aussi : « Qui peut y accéder, à quel prix, avec quelle qualité, selon quelles règles et qui sera responsable lorsque le système échoue ? » C’est à cette question, plus politique que purement hydraulique, que dépendra l’avenir de l’eau au Liban.
